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Pourquoi les marques haut de gamme passent du storytelling au sensory telling.

Pourquoi les marques haut de gamme passent du storytelling au sensory telling et ce que cela signifie pour la stratégie de marque

Jean Eude

main d'une personne faisant le signe de la paix

Le mandat disait : nous avons besoin d'une histoire plus forte. Il dit toujours cela. Vingt ans de documents de stratégie se sont terminés sur le même mot : histoire. Histoire de marque. Storytelling. Le mot a tellement travaillé qu'il ne produit plus aucun effet.

Voici ce que personne lors de l'appel ne veut dire à haute voix : la plupart des histoires de marque ne sont ni mémorisées, ni répétées, ni même remarquées. Elles sont produites, approuvées, déployées, mesurées et oubliées, souvent par les mêmes équipes qui les ont créées. L'« histoire » est devenue un livrable. Et ce n'est pas des livrables dont les gens tombent amoureux.

Ce dont les gens tombent amoureux est plus difficile à mettre sur une diapositive. C'est l'odeur d'une boutique Aesop dès que l'on y entre, cette signature spécifique de cèdre et de mandarine que l'on peut identifier les yeux fermés. C'est le poids d'un sac intrecciato Bottega Veneta dans la main, plus lourd qu'il n'y paraît. C'est la résistance exacte d'un boîtier d'Apple AirPods Pro lorsqu'il se referme. Il n'y a pas de narrateur.

Ce ne sont pas des récits. Ce sont des sensations.

Ce n'est pas un détour poétique. C'est un virage stratégique. Les marques qui prennent de l'avance en ce moment, Aesop, Le Labo, Loewe sous Jonathan Anderson, Bottega Veneta, Diptyque, Officine Universelle Buly, Aman, Hermès, même Apple dans sa discipline de vente au détail et d'emballage, ne racontent pas de meilleures histoires que leurs concurrents. Elles exploitent de meilleurs sens.

Ce qu'est réellement la narration sensorielle

Il existe un ensemble de travaux sur le sujet auquel les stratèges font rarement appel. L'anthropologue David Howes soutient depuis deux décennies que la culture occidentale privilégie le visuel au détriment des quatre autres sens, et que cette hiérarchie est en train de s'effondrer. L'architecte Juhani Pallasmaa, dans Le Regard des sens, fait un constat parallèle : l'architecture a perdu son pouvoir à partir du moment où elle est devenue quelque chose à photographier plutôt que quelque chose à habiter. Le psychologue d'Oxford Charles Spence a développé tout un champ de recherche sur les correspondances crossmodales, prouvant que la saveur, la texture, le son et le poids façonnent la perception plus que l'image.

Ce que tous trois disent, dans leur propre langage, est la même chose : le sens ne provient pas uniquement du récit. Il passe par le corps. La narration textuelle suppose un lecteur. La narration sensorielle suppose un corps qui fait une expérience.

C'est là le décalage. Et une fois qu'on le voit, on ne peut plus l'ignorer chez les marques qui se démarquent.

Pourquoi cela se produit maintenant

Trois facteurs convergent actuellement.

  1. Premièrement, les écrans ont aplati la narration. Chaque marque a accès aux mêmes outils, aux mêmes polices, à la même grammaire de design d'animation, à la même esthétique documentaire. Quand tout le monde peut raconter une belle histoire, la belle histoire cesse d'être un différenciateur. Elle devient le strict minimum. Apple Vision Pro se lance avec le même genre de film que la dernière campagne Patagonia. Les deux sont magnifiques. Aucun des deux n'est mémorable une semaine plus tard.

  2. Deuxièmement, l'attention s'est fragmentée au point que le récit exige plus de patience que le public n'est prêt à en accorder. Naomi Klein l'écrivait il y a deux décennies dans No Logo : les marques devenaient du sens pur, détaché du produit. Ce qu'elle ne pouvait pas encore voir, c'était l'étape suivante : ce sens pur deviendrait si abondant qu'il se dévaluerait lui-même. La narration sensorielle est la correction. Elle rattache à nouveau le sens à la matière.

  3. Troisièmement, les catégories du luxe et de l'artisanat ont compris que les sens sont la dernière chose que l'IA ne peut pas reproduire à grande échelle. Un grand modèle de langage peut rédiger une histoire de marque en huit secondes. Il ne peut pas reproduire l'odeur d'une bougie Diptyque, le poids d'un pain de savon Buly, la fraîcheur spécifique d'un hall d'hôtel Aman en été, la patine qui se développe sur un sac Kelly d'Hermès après cinq ans d'utilisation.


Ce que cela change pour les stratèges

L'implication pratique, celle que nous testons dans notre propre travail, est la suivante : la stratégie de marque doit commencer à nommer les sens, pas seulement les valeurs.

Lorsque nous avons rédigé les fondements stratégiques de Maison Préfontaine, l'idée de marque n'était pas un arc narratif. C'était une promesse tactile : un cuir qui se réchauffe sur la peau, un denim qui se souvient de votre contact. La formule « Façonné pour l'indompté » résonne parce qu'elle est ressentie avant d'être lue.

Lorsque nous avons collaboré avec Premium Soccer, les piliers de la marque n'étaient pas narratifs, c'étaient des environnements sensoriels. Passez nous voir. Restez plus longtemps. n'est pas un slogan. C'est une instruction sur la façon dont un corps doit se comporter dans un espace.

La discipline consiste à poser, à chaque étape de la stratégie, une question différente de celle pour laquelle nous avons été formés. Non pas quelle est l'histoire ? mais qu'est-ce que cela fait ressentir ?

Non. Le storytelling n'est pas près de disparaître. Les humains sont des animaux narratifs. Nous continuerons à raconter des histoires sur les marques tant que nous continuerons à raconter des histoires sur nous-mêmes.

Mais la question que nous posions, quelle est l'histoire de votre marque ?, n'est plus la question la plus stratégique sur la table. La question stratégique, désormais, est quel est le corps de votre marque ? Quel est son poids ? Quel est son son ? Quelle est sa température ? Quel est son grain ?

Si votre stratégie de marque peut être reproduite par un bon rédacteur avec une bonne consigne, ce n'est plus de la stratégie. C'est du contenu.

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